ANRS 12234: L’Homosexualité et le Sida au Sénégal : une réalité invisible.

ANRS 12234

L’Homosexualité et le Sida au Sénégal : une réalité invisible. ANRS 12234

Promoteur: Bourse de l’ANRS

Responsables scientifique: Ndeye Ndiagna GNING

Résumé: La présence ou l’absence de l’homosexualité en Afrique est certainement l’un des débats les plus vivement contestées dans les milieux universitaires et politiques ces dernières années. Des travaux effectués par des historiens et des anthropologues démontrent que l’homosexualité a été tolérée ou acceptée dans certaines sociétés africaines. Si les africains tout comme les gens du monde entier argue Epprecht (2008)2 , «ont toujours eu une gamme de sexualités et d’identités sexuelles», il serait important pour nous, de comprendre comment les sociétés africaines en sont arrivées à se considérer comme singulièrement hétérosexuelles avec la mondialisation et la panique de l’épidémie du sida qui ont été des facteurs déterminants de la visibilité des HSH3 .

En Occident, avec les débuts de l’épidémie du VIH/sida les HSH rencontraient presque les mêmes difficultés que leurs frères africains. En revanche, «la singulière prise de conscience d’un grand nombre d’hommes et de femmes a permis en l’espace d’une centaine d’années, à faire reculer peu à peu dans les sociétés les discours pathologique, policier et moraliste, au profit d’une reconnaissance de l’orientation sexuelle comme une liberté fondamentale de la personne avec des victoires symboliques et juridiques de l’homosexualité à la fin des années 1960» 4(Paul Vaurs, «L’homosexualité et le sida», 29 novembre 2005). Et l’avènement du sida a contribué d’une certaine mesure aussi à la reconnaissance des homosexuels à travers les associations de lutte contre le sida. Comme le fait remarquer Foreman (1998) «malgré l’ostracisme, le désaveu et le rejet très répandus, les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH) dans le monde occidental ont joué un rôle clé dans les efforts de mobilisation sociale visant à enrayer la propagation du VIH/Sida5».

Dans le cadre du contexte africain cependant, la question de l’existence des HSH rencontre généralement une hostilité farouche. Comparée à d’autres régions du monde, l’Afrique a le plus bas niveau dans la prise de conscience et la communication au sujet de l’homosexualité, et 55% des pays africains possèdent des lois contre les HSH6 (Mckenna, 1996). En effet, les HSH sont stigmatisés, discriminés dans bon nombre de pays africains. Autre constat, les pratiques homosexuelles sont passibles de peines de prisons et d’amendes comme c’est le cas au Sénégal et dans d’autres pays africains (peine de mort au Nigéria). La bible tout comme le Coran condamne très fermement l’homosexualité. Cette vision dépréciative de l’homosexualité s’est accrue avec le sida. Comme l’écrit Sontag, «le sida pensé comme un comportement dangereux, on y voit beaucoup plus qu’une simple faiblesse. Il s’agit de penchant coupable, de délinquance, d’intoxication par des substances cliniques prohibées, et d’habitudes sexuelles qualifiées de déviantes7 » (Sontag, 1993:150).

Outre le sida, la stigmatisation de l’homosexualité au Sénégal est associée à une certaine conception hétérosexuelle de la sexualité (reposant sur des valeurs religieuses et culturelles) liant ainsi l’homosexualité à une certaine altérité mondiale et plus particulièrement occidentale.

De ce fait au Sénégal, à cause de l’illégitimité sociale et de la tolérance de la discrimination envers les HSH, rares sont les associations qui affirment ouvertement leurs actions de prévention auprès des homosexuels par crainte de représailles sociales. Les réseaux de HSH sont confrontés à d’importantes difficultés: lois oppressives, désapprobation culturelle et religieuse, médiatisation négative, violences et isolement. Mais ces attitudes négatives ne sont pas seulement le fait de la société civile et politique,elles semblent également être présentes au coeur même de l’appareil médical. Dans les structures de soins par peur d’être démasqués ou d’être jugés sur leurs pratiques sexuelles, ces derniers ne prennent pas le risque de s’y rendre. Même si, aujourd’hui le Sénégal est l’un des rares pays de l’Afrique de l’ouest où il existe un programme de distribution des traitements anti-rétroviraux et a mis en place des programmes d’intervention pour les HSH. Même s’il y a le centre de distribution et de suivi appelé Centre de traitement Ambulatoire (CTA) basé en 2002 à l’hôpital Fann de Dakar, des réticences demeurent au sein de la population homosexuelle à cause des tensions sociales de tout genre (violences verbales, physiques et psychologiques). Les rapports avec le corps médical sont souvent marqués de mépris ou du non respect de la confidentialité. Des études en effet, soulignent l’existence d’attitudes négatives à l’égard des HSH, de la part du personnel médical ou paramédical à l’intérieur des structures de santé, (Niang, 2002: 3) «certains HSH ont relevé que le personnel des centres médicaux les traitait avec mépris, s’ils ne les ignoraient pas tout simplement, et qu’ils ne respectaient aucunement leur confidentialité8 ». Cette étude montre la perméabilité du milieu médical aux valeurs dominantes de la société (dans ce cas précis l’idéal de l’hétérosexualité) et l’influence de celles-ci sur les rôles professionnels des acteurs du système de santé. Comme l’avait déjà démontré Goffman pour la maladie mentale, les membres de l’appareil médical assurent une fonction de «grands stigmatisateurs». Cette situation constitue un frein à l’accès à l’information et aux soins. Même si l’étude de Larmarange (2004, source ICASA 2008) souligne le fait que les HSH instruits et ceux sensibilisés et/ou membres d’une association se protègent plus avec leurs partenaires féminines et utilisent systématiquement le préservatif. Toutefois, avoir une partenaire féminine ne veut pas dire lui révéler son homosexualité. De plus, l’auteur a oublié l’homosexualité des gens ordinaires qui ne sont pas militants dans les associations et qui nous intéressent fortement dans notre étude.

Cette recherche s’inscrit dans un projet de doctorat. Il s’agit de décrire et d’analyser les discours et l’expérience de l’homosexualité au Sénégal avec comme toile de fond le sida. Partant du fait que le taux de séroprévalence chez la population homosexuelle est de 21, 5% contrairement au taux de la population générale qui est de 0,7 %, le but de cette recherche c’est de partir du vécu et de l’expérience des HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes) pour une meilleure prévention de ces derniers au Sénégal.

Notre Recherche implique de récolter les discours produits sur l’homosexualité dans l’espace public et d’interroger conjointement les pratiques et discours produits par les hommes ayants des relations sexuelles avec d’autres hommes. Nous proposons d’interroger les logiques de discrimination, d’exclusion (les pratiques sociales qui sous-tendent ces pratiques) et plus globalement la question de la légitimité sociale et politique des HSH au Sénégal tout en appréhendant l’expérience des acteurs. Notre travail consiste également à inscrire la question de l’homosexualité dans les débats Nord-Sud autour de la notion de «sexualité africaine» dans son rapport à l’identité.

2 :Epprecht. M., (2008), Heterosexual Africa? The history of an Idea from the Age of Exploration to the Age of AIDS, Ohio Univer­sity Press, Athens, p.231.

3 : La terminologie HSH est utilisée pour désigner toute personne de sexe masculin ayant des rapports sexuels avec une per­sonne de même sexe et regroupe ainsi dans une large mesure ceux qui s’identifient comme homosexuels ou pas.

4 Vaurs. P., (2005), «l’Homosexualité et le sida» http://www.innovation-democratique.org/L-homosexualité-et-le-Sida.html

5 Foreman, M. (1998). AIDS and Men: Taking Risks or Taking Responsibility, London, Panos Institute.

6 Mckenna, N. (1996). On the Margins, Panos and Norwegian Red Cross.

7 Sontag.S., (1993). La maladie comme métaphore, Le sida et ses métaphores, Paris, Christian Bourgeois, (1édition, 1989).